« La liberté, ce bien qui fait jouir des autres biens », écrivait Montesquieu. Et Tocqueville : « Qui cherche dans la liberté autre chose qu’elle même est fait pour servir ». Qui s’intéresse aujourd’hui à la liberté ? A celle qui ne se confond pas avec le libéralisme économique, dont on mesure combien il peut être source de prospérité mais aussi d’inégalités et de contraintes sociales ? A celle qui fonde le respect de la vie privée et la participation authentique à la vie publique ? La liberté devrait être au cœur de la démocratie et de l’Etat de droit. En même temps, elle ne peut être maintenue et garantie que par la vigilance et l’action des individus. Ils ne sauraient en être simples bénéficiaires ou rentiers, ils doivent non seulement l’exercer mais encore surveiller attentivement ses conditions d’exercice. Tâche d’autant plus nécessaire dans une période où les atteintes qui lui sont portées sont aussi insidieuses que multiples.


jeudi 8 septembre 2016

Les invités de LLC : Vida Azimi : Parole de Persane : ça commence toujours avec le « dérisoire »…


 

 
Vida Azimi, Historienne du droit, Directrice de recherche au CNRS-Centre d'études et de recherches de Science administrative et politique, Université Panthéon-Assas (Paris 2).
Cet article a été publié par le Huffington Post le 2 septembre 2016. Il est reproduit sur Liberté Libertés Chéries avec l'autorisation de son auteur.


L’été fut chaud. A la touffeur de la température correspondit l’épaisseur insoutenable d’un costume de bain féminin, pour le moins encombrant ! La France, comme oisive, s’adonna à plein cœur à des polémiques virulentes, la marque même d’une société intranquille, peu sûre de ce qui fait sa substance : une République laïque, démocratique et sociale. Des maires prirent des arrêtés mal fagotés, trois juges - tous hommes dont l’impartialité de l’un est pour le moins questionnable - apportèrent une décision controversée, le tout baignant dans une mauvaise soupe où surnagent les inquiétudes légitimes des uns et les velléités souterraines des autres. 


En toile de fond, les premiers pas d’un processus si indispensable, celui de doter l’Islam de France, d’un statut acceptable et accepté par tous, à travers une Fondation profane à but « culturel » dont le président pressenti est Jean-Pierre Chevènement, ancien ministre de l’Intérieur, républicain sans faille, laïc incontestable, et une association « cultuelle » de la loi de 1905 dirigée par des responsables musulmans. 

Un "islam français"


Soulignons que le choix des mots ne doit laisser place à aucune confusion, l’islam reste et restera toujours d’Arabie par ses origines ; ce que nous devons inventer est un islam « français », répondant aux besoins des Français musulmans en particulier et à la tranquillité de tous les Français en général. Pourquoi répéter ce que tout le monde sait, me diriez-vous ? Parce que ce « tout le monde » incarné par des internautes, amateurs de « railleries » bourdonnantes, relayées même par des médias sérieux s’est moqué de la compétence du président pressenti. Il aurait «connu» les pays arabo-musulmans (dont l’Iran), « il y a 40 ans ». Après le «mauvais procès» du burkini, nous voici devant une mauvaise foi  qui n’augure rien de bon pour la réussite de l’entreprise. Qu’a dit Jean-Pierre Chevènement au journaliste Patrick Cohen, sur l’antenne de RTL, le 29 août 2016, sinon que dans le monde musulman qu’il a connu autrefois, il y a longtemps, les femmes pour la plupart n’étaient pas voilées – je peux l’attester pour l’Iran - et il a ajouté une date que ni le journaliste, ni les auditeurs inattentifs n’ont relevé : 1979. Et ce n’est pas tombé dans l’oreille d’une sourde.

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Egypte. Discours de Nasser. 1953

1979, et après


Iranienne par ma naissance et mes ancêtres, déjà Française par la langue, ma « patrie personnelle », exilée puis  « adoptée » par la France, selon la phraséologie de 1789, je sais d’expérience – une expérience dont je me serais volontiers passée - le poids tragique de cette année funeste sur la suite des événements dans le monde et sur la situation des femmes dans les pays musulmans. Et je ne suis certainement pas la seule à le ressentir ! 

Nous Iraniens croyions en 1979 dans notre aveuglement que les mollahs et les ayatollahs étaient des ignorants incapables de gouverner et que très tôt le pouvoir passerait à des civils plus ou moins démocrates. Qui aurait cru dans un Iran où des femmes occupaient de hautes fonctions - ministres, parlementaires, ambassadeurs, magistrats (l’islam l’interdit aux femmes), avocats, journalistes, professeurs des universités - que l’on assisterait au grand enfermement et envoilement des femmes, on lapiderait, on décapiterait, on répudierait, bref on asservirait les femmes. 

Et ce ne vint pas d’un coup ! Quand Khomeyni débarqua à Téhéran, il n’était pas encore question d’obligation de voile et de soumission. Le poison fut instillé par petites doses, avec un art consommé de duplicité. Et voilà pourquoi, au bout de deux trois ans, la femme iranienne devint muette et couverte ! Dupes que nous fûmes ! Ils nous ont bien eues et cela fait près de quarante ans, comme l’a dit justement Jean-Pierre Chevènement. Nous avions fait «fausse route» pour reprendre l’expression d’Elisabeth Badinter, méconnaissant le message politique véhiculé par ces bouts de chiffon « dérisoires ». 

La servitude consentie


Certaines allèrent jusqu’à rappeler que les femmes avaient été dévoilées par la volonté despotique du père du dernier Shah : après tout, pourquoi se formaliser puisqu’elles avaient été  libérées d’une monarchie honnie qui interdisait les libertés politiques? Mais elle reconnaissait les libertés individuelles, celles du quotidien, régissant le mode de vie et les relations sociales. Au «despotisme de la liberté», d’aucunes préférèrent  la «servitude» consentie. 

Pourtant nul n’ignorait le Coran et la Charia enseignés pendant les six premières années scolaires. Tous avaient en tête la première Révolution iranienne dite « la Révolution constitutionnelle »  (Mashrouteh) qui triompha d’un clergé favorable à un régime selon la Charia (Mashroueh). 1979 fut la « contre-Révolution» de 1906, la revanche des clercs et parmi eux les plus rétrogrades. A partir de là, pays après pays, ceux qui affichaient une teinture de progrès et de laïcité, tombèrent dans l’islam rampant puis conquérant. Devançons l’objection facile d’occidentalisation - tare  suprême, il s’agit pourtant de vos fameuses « valeurs » ! - forcée. Savez-vous pourquoi des parents, aussi les miens, optèrent pour une double éducation orientale et occidentale? Point par mépris des traditions mais pour que nous puissions, armés d’une culture plurimillénaire et enrichis des atouts de la civilisation européenne, vous tutoyer, oui, vous tutoyer, être vos égaux.

Une identité soucieuse


Revenons à la France où par un travail de sape assidu et continuel, les communautés dominent la société où se partagent deux populations, l’une minoritaire qui se veut « créancière » pour des raisons coloniales, de plus en plus revendicative, l’autre majoritaire proclamée « débitrice », définitivement fautive et repentante*. La première porte ses racines bien en évidence, tels des banyans, la seconde cache les siennes. 

Aucun signe n’est « dérisoire ». Le grand poète de Shiraz, Hâfez, désigne le chapelet comme « le signe avant-coureur de l’armée de l’hypocrisie », qu’il échange volontiers contre « une coupe de vin ». In vino veritas ? La société française n’a plus l’audace du poète persan. Son identité ne peut être « heureuse » en ce moment ni dans un futur proche. Elle n’est pas toute « malheureuse », elle n’est pas encore devenue « mineure » ni tout à fait docile. C’est plutôt une « identité soucieuse » et l’islamophobie reprochée n’est, comme l’étymologie l’indique, que « la peur de l’islam » et non une haine à son endroit. Foi de Persane, il y a franchement de quoi ! On peut y perdre un « cher et vieux » pays…




* La distinction entre population «débitrice» et population «créancière» a été faite par Justice Antonin Scalia, juge à la Cour Suprême des Etats-Unis, décédé en février 2016, dans les affaires de discrimination.

2 commentaires:

  1. Pour ceux qui veulent un avis un peu scientifique sur le burkini (ça change du vocabulaire de la "repentance") : lisez les pages éco du Monde du 1er septembre : "L’interdiction du burkini,
    une arme à double tranchant" par thibault gajdos. L'article est accessible en page abonnés ou pour les universitaires via Europresse.

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  2. A lire également en complément de cette excellente présentation de l'invitée de LLC, la page 17 du Monde des 11 et 12 septembre 2016 intitulée : "Attentat déjoué : un terrorisme au féminin. le profil des femmes qui préparaient une opération à Paris pose la question du suivi judiciaire des radicalisées". On y lit en particulier : "Entièrement voilée, Sarah H. se jette sur un policier et le blesse avec un couteau de cuisine".

    A défaut d'un droit qui joue son rôle de régulateur des relations entre individus et entre groupes et d'une pouvoir juridique (administratif dans le cas d'espèce) qui joue son rôle d'équilibre, il ne reste plus qu'au citoyen sa violence même condamnable (incendie d'un centre de migrants dans l'Essonne) et son bulletin de vote même dérisoire (vote pour l'AFD en RFA et pour les extrêmes de gauche et de droite en France). Peut-on et veut-on éviter d'en arriver là ? Là est la question fondamentale aujourd'hui.

    "Les faits sont têtus".

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